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ITW Sylvain Tesson

«  A la recherche des parapets du monde »

EscaladeMag n° 41 – Pierre-Arnaud Chouvy

Sylvain Tesson est un voyageur écrivain. A lire sa bibliographie, Il a notamment roulé sur la terre, marché dans le ciel, chevauché dans les steppes, couru dans la taïga, et vagabondé en de multiples autres lieux. Géographe de formation, il est aussi un grimpeur, sa quête incessante de nouveaux horizons ne pouvant souffrir les coups d’arrêt que la verticalité imposerait à d’autres.

« Un géographe est toujours un voyageur » écris-tu dans ton Petit traité sur l’immensité du monde. Mais ne pourrait-on pas ajouter que la pratique de l’escalade constitue un atout indiscutable pour le géographe, afin de s’affranchir des obstacles que le monde minéral place sur sa route ?

Mais oui, bien entendu, souvenons nous de l’expédition française de 1950 à l’Annapurna : les alpinistes de l’équipe commencent par un véritable travail de géographes et de cartographes. Ils dressent la carte de ce qu’ils vont grimper. Ils défrichent leur part d’inconnu. Il y a chez le grimpeur comme chez le géographe un désir de connaître, de savoir ce qu’il y a plus loin, plus haut, une impulsion vers l’inconnu. L’explorateur ou l’aventurier sont des gens qui avancent « à vue ». L’attraction que le grimpeur ressent pour le sommet et l’attirance que le géographe éprouve pour l’horizon sont de même intensité. En outre, les géographes se sont souvent improvisés alpinistes soit pour pénétrer une contrée en triomphant d’un sommet (pensons au docteur Sven Hédin entrant au Tibet en franchissant les Kun Lun) soit pour embrasser, du sommet, une vue générale (saluons Alexandre de Humboldt qui gravit des sommets de 6000 mètres lors de ses explorations andines). Pour le géographe, le sommet est un outil de travail. Pour le grimpeur il est un lieu de plaisir. Le géographe-grimpeur, lui, joint l’utile à l’agréable.

Est-ce ton intérêt marqué pour la géomorphologie et les formes du relief, naturel ou construit, qui t’a amené à entreprendre des ascensions aussi diverses que celle du calcaire urgonien des calanques, du granite du Hoggar, des pierres de taille en calcaire grossier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, ou encore du fer puddlé de la Tour Eiffel ?

 La géologie est une de mes passions. Tenir dans ma main un objet vieux de millions d’années est une expérience qui m’impressionne. Quand je vois un fossile sur une paroi calcaire (il y en a de superbes dans le diapir des dentelles de Montmirail), je le salue et à la manière du vieil écrivain Ernst Jünger je lui dis : « un jour, à la fin de toute chose, nous nous retrouverons comme au temps où les formes du vivant n’étaient pas différenciées »  Si je suis honnête, je dois dire que ce n’est pas par passion minéralogique que j’ai commencé l’escalade ! C’est  parce que l’escalade me procure le sentiment que le temps ralentit et que je suis exactement à ma place en train de faire la chose que je dois faire (je précise que je suis un amateur et que mon niveau de grimpe est inversement proportionnel à ma passion !). Cela s’appelle le sentiment d’harmonie. En revanche, je suis persuadé que les pierres ont une influence sur nos humeurs ou sur l’atmosphère générale d’un lieu. On n’est pas le même dans une région cristalline ou sédimentaire. Un Auvergnat diffère d’un Marseillais pour des raisons liées à la culture mais peut-être aussi pour des raisons liées au rayonnement du substrat géologique !

Tu écris avoir « pérégriné sur la face des églises parce qu’il n’y a pas de montagnes dans la région parisienne ». EstLe massif de Fontainebleau et ses innombrables passages n’est pourtant pas loin de la capitale.

Fontainebleau est à une heure de chez moi et j’y vais de temps à autre mais je ne suis pas un bloqueur acharné. En revanche, j’habite au centre de Paris et j’ai toujours regardé les églises, les façades des immeubles, les piles de pont comme des petites couennes accessibles, pas difficiles, à faire en solo, ni vu ni connu. Si on regarde la rue de Vaugirard comme une falaise, on a une enfilade de calcaire de 5 km ce qui est presque aussi large que le Verdon ! En outre, grimper sur les flèches d’église comporte une dimension mystique : on se tient là, dans le vent de la nuit, à la croisée des transepts, au point de concentration et de convergence de toutes les forces de l’élévation gothique. Grimper est la prière des mécréants comme moi. Avec du Lac, nous avons un projet, nous voudrions emmener Pierre Mazeaud escalader la flèche de Notre Dame. Il a une telle jeunesse de corps et d’esprit, une telle vitalité que c’est difficile à croire qu’il a plus de 80 ans.

Adopter la vie vagabonde revient à n’avoir « pas d’autres luttes à mener que contre les reliefs ou les humeurs du ciel ». En fin de compte, escalade et voyage et escalade ont beaucoup en commun ?

Avec Daniel du Lac, que j’admire beaucoup et qui m’emmène souvent grimper au Verdon, dans les Calanques, en Oisans, au Hoggar ou, récemment, sur l’île de Socotra nous avons souvent cette discussion et aimons à comparer nos courses à des voyages. Je crois que le point commun entre les lentes traversées que j’ai effectuées dans ma vie et les journées passées en falaises est la réconciliation avec le temps. Quand je suis au relais en train d’assurer ou bien quand j’enchaîne les mouvements, rien d’autre n’a d’importance que ce que j’accomplis. J’habite l’instant présent avec intensité. Chose que la vie en ville ne vous permet pas : là tout n’est que folie, dispersion et accélération : à Paris je vis à côté de moi. En voyage ou sur la paroi, je me retrouve. C’est une vieille question que se pose l’homme depuis les stoïciens : comment faire pour vivre en accord parfait avec l’instant présent, sans se projeter dans l’avenir, sans s’appuyer sur le passé. Le vagabondage et la grimpe m’offrent la réponse. Je grimpe donc je suis.

Quelles parutions à venir pour celui qui, quelque peu paradoxalement, ne peut s’empêcher de faire partager sa quête de solitude au plus grand nombre ?

Je suis en train de rédiger mon journal de cabane à paraître chez Gallimard en septembre 2011. J’y raconte les mois que j’ai vécus en ermite, au milieu de la forêt russe, dans une petite cabane du lac Baïkal. Cela peut paraître paradoxal de publier un livre sur une expérience de solitude, c’est un peu l’histoire des anarchistes qui finissent par créer une « fédération » ou des militants anti-informatiques qui s’équipent d’ordinateurs pour mener leur action. Cela dit le moteur principal de mes voyages est l’écriture. La solitude est une source d’inspiration, un thème, un sujet. Je veux témoigner dans mon livre que le bonheur est possible au fond des bois quand on recourt à une vie simple. Après tout, Thoreau aussi dans son Walden a publié un manifeste sur la nécessité de s’enfouir dans le silence des futaies. Après quelques mois d’existence passés à pêcher, à courir les taïgas et à couper du bois, on accède au seul vrai luxe, exactement comme lorsqu’on débouche de la dernière longueur au sommet d’une grande voie : on est pris du sentiment d’avoir accompli quelque chose de beau, de bon et de vrai. Et d’avoir enfin gagné son temps.

Fiche bio :

Age : 38 ans
Lieu de vie : Paris
Niveau max à vue : 6b+
Niveau max après travail : 7a
Plus belles réalisations (falaise et bloc) : Pichenibule (Verdon). Ouverture avec Daniel du Lac de la voie Directmédica : (7b+ 6c/Ao), dans le massif de la Garet El Djennoun, au Hoggar.

Bibliographie 

Récits d’expéditions :

Essai :

Nouvelles :